Entrevue avec Iris Brey pour mieux comprendre ce qu’est le Female Gaze

Le Female Gaze c’est ressentir avec l’héroïne, être à la fois dans sa tête et dans son corps.

Iris Brey est critique, universitaire et journaliste, spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries télévisées.

En 2016, elle publie son premier ouvrage Sex and the Series, dans lequel elle aborde l’évolution de la représentation des sexualités féminines dans les séries depuis les années 90. Son analyse a également donné lieu à une série documentaire sur OCS. C’est en février 2020 qu’elle publie son second ouvrage Le regard féminin, une révolution à l’écran, un essai qui questionne et définit le “female gaze”, comme un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour pousser son expérience.

Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Iris pour en savoir davantage sur ce Regard Féminin.

Quelles sont les origines de ton questionnement?

J’ai commencé à me questionner sur la façon dont les femmes sont regardées dans les films et pourquoi il y a des films dans lesquels je me sens inclus et quels sont ceux dans lesquels j’ai l’impression de vivre l’expérience avec l’héroïne et ceux qui me montrent l’héroïne mais où j’ai l’impression de n’avoir jamais accès à elle.

Laura Mulvey, une universitaire britannique a définit dans un article de 1975 ce qu’est le Male Gaze. C’est en regardant des films hollywoodiens des années 50 et 60 qu’elle s’est rendue compte que pour montrer qu’un personnage masculin désirait un personnage féminin, elle était filmée comme un objet. Cela créé toute une grammaire cinématographique, c’est-à-dire que lorsqu’on est spectateur on s’identifie au regard de la caméra qui est le relais du regard du héros qui prend du plaisir en regardant les femmes comme des objets.

Je me suis dit que Le Regard Féminin est un regard où le désir pouvait naître d’une relation à égalité au lieu de nous placer en tant que spectateur comme voyeur de la scène on allait être immergé dans l’expérience du désir. Ainsi, la caméra allait faire appel à nos corps pour qu’on ressente le plaisir et le désir des personnages de fiction. 

Comment définirais-tu concrètement le Female Gaze ? 

En une phrase je dirais que le Female Gaze c’est ressentir avec l’héroïne, être à la fois dans sa tête et dans son corps.

Comment positionne-t-on la caméra et le regard pour passer de ce Male à ce Female Gaze ?

La voix-off permet de rentrer dans l’intériorité d’un personnage et de suivre ce qu’elle pense. Dans The Handmaid’s Tale, lorsque June est violée, nous avons accès à son expérience par la voix-off qui nous raconte ce qu’elle traverse, ce à quoi elle pense, à quoi elle se raccroche pour traverser ce viol.

Cela se fait aussi par le point de vue subjectif : la caméra nous montre ce que le personnage voit. Dans I Love Dick de Jill Soloway, il y a une scène où l’héroïne se sent un peu oppressée par deux hommes avec lesquels elle dîne car ils se moquent d’elle. Ici, le spectateur est dans son regard car on voit ces deux hommes nous regarder de manière méprisante. Tout comme elle, on se sent glacée.

Penses-tu qu’un jour, enfin on l’espère, on aura une vraie évolution par rapport au Female Gaze ?

J’ai l’impression que la génération des personnes qui aujourd’hui ont 25 ans ont quand même grâce à #MeToo pu parler des violences faites aux femmes dans la vie réelle et ont commencé à questionner comment ces violences étaient représentées sur nos écrans. Dès le moment où il y a une conceptualisation des violences, le plus gros du travail est fait. Il est beaucoup plus difficile une fois qu’on sait, de faire semblant une fois qu’on ne sait pas. Cela va demander beaucoup d’efforts, mais la nouvelle génération est totalement différente.

Comment expliquer de manière simple ce qu’est le Female Gaze aux enfants?

La plupart des images qu’on a autour de nous filment toujours des personnages féminins de la même manière : comme des objets, et qu’on apprend à les désirer comme tels. Ce sont aussi des techniques de mise en scène, c’est à dire comment on place le corps lorsqu’on le filme, et c’est placer le corps comme si on filmait un objet, en gros plan, en coupant la tête des femmes. La plupart des images ressemblent à ça. Le Regard Féminin en revanche nous fait vivre ce que le personnage traverse.

Aurais-tu des films et séries à nous conseiller?

Il faut absolument regarder le film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, qui pour moi raconte ce qu’est le Regard Féminin, comment est-ce qu’on apprend à regarder, comment est-ce qu’on apprend à désirer en regardant. Ça propose une nouvelle manière de filmer l’érotisme ainsi que les peaux et le sex.

Portrait de la jeune fille en feu, réalisé par Céline Sciamma

La série Fleabag est vraiment intéressante au niveau du rapport que ça crée entre nous et l’héroïne. Elle s’adresse à la caméra en regardant droit dans les yeux, ce qui crée un lien avec le spectateur ou la spectatrice. C’est vraiment ce qui m’intéresse le plus dans le Regard Féminin, c’est que les créateurs et les créatrices s’adressent à nous et cet échange là, peut créer beaucoup d’humour et créer un lien totalement nouveau.

Fleabag, réalisé par Phoebe Waller-Bridge

Je, tu, il, elle de Chantal Akerman, est un super film de confinement. Il s’agit d’une jeune femme seule dans sa chambre, qui décide qu’elle n’a plus envie d’être objet de désir mais sujet de désir et cela va changer son rapport à la caméra.

Je, tu, il, elle réalisé par Chantal Akerman

Un bon classique genre Titanic ! Je l’ai revu récemment, et j’ai trouvé ça très beau le fait qu’on puisse faire un blockbuster sur une histoire d’amour. Et ça, tout en réfléchissant à la question de la domination ainsi qu’au désir et au regard. C’est fou de voir un peu l’évolution des choses car lorsque le film est sorti, personne n’y a réfléchi en terme de genre et en terme de rôles genrés. Il y a vraiment une lecture à faire de ce film à travers le Regard Féminin.

Titanic, réalisé par James Cameron

Les vingt premières minutes de Wonder Woman lorsqu’elles sont toutes sur l’île des Amazones, une utopie exclusivement féminine d’un lieu sacré où les femmes sont toutes en capacité d’agir. C’est une utopie réjouissante qui me donne de l’espoir.

Wonder Woman, réalisé par Patty Jenkins

Iris Brey, Le Regard féminin,
une révolution à l’écran (Édition de l’Olivier), collection Les Feux, paru en février 2020,
16 €

Pour compléter votre lecture

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *